Eclore
Je marchais pesamment, et l'âme vagabonde
Eloigné de ces lieux où se croise le monde
Les mousses, écrasées, hurlaient sous mon pas lourd
Mais je n'entendais rien: j'étais devenu sourd.
Soudain, me surplombant, fusa un son étrange
Et j'aperçus là-haut le fin duvet d'un ange:
Il se tenait assis sur les plus beaux branchages;
Le soleil en nacrait l'éblouissant plumage.
J'écoutai:
Au dedans de mon coeur immobile
Il se formait des mots, des phrases omnubiles
Puis succéda enfin à l'obscurcissement
Une gerbe lueur, un éclaircissement.
-Est-il quelque faveur que tu fis pour tes frères?
Et je m'interrogeai.
Pour contrer la misère
Secourir l'éplorée, épauler l'orphelin
J'entrevis tout d'un coup que je n'avais fait rien.
-Et, de même, envers toi, t'es-tu rendu service?
Bon Dieu, qu'il était fort. Satané coup de vice!
Je regardai encor au creux de ma conscience
De nouveau, il frappa, fléau de l'évidence
Là aussi, calme plat: j'haïssais mon image
Et ce corps qui retient cette âme aux paysages.
Je creusai plus profond, je ratissai plus large;
Il me vint une idée, plaidant à ma décharge
Pour montrer que j'avais tout de même construit.
D'une voix assurée, je lançai:
j'ai écrit;
Et l'ange, estomaqué, faillit tomber de l'arbre!
-Tu as croisé les mots et gravé sur le marbre
Des phrases de bon ton, certes, je reconnais
Mais, prêchant le partage, as-tu déjà donné
Aux enfants du tiers-monde ou au mendiant qui quête
Un peu de menuaille au fond de son assiette?
Tu loues les sentiments les plus purs, et pourtant
Tu n'appliques jamais ce que tu mets dedans;
Tu ressembles, crois-m'en, à certains médecins
Connaissant le virus, ignorants du vaccin.
Je te vois, chaque jour, qui traverse les rues
Quand se profile au loin un homme à demi-nu.
Je le sais: tu n'as rien dans le porte-monnaie
Et ton compte banquaire est souvent écorné
Mais pourquoi refuser l'aumône d'un sourire
Qui réchauffe l'esprit, aux souffrances ne nuire?
Il ne te sert de rien de te croire inutile
L'essentiel est d'agir même si, malhabile,
Tu parles beaucoup moins dans la vie qu'en tes livres.
Va.
Comme punition, je te condamne à vivre
Et à te rapprocher de tes frères humains
Pour qu'enfin vous marchiez votre âme à fleur de main.
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